Côté boulot, comment ça se passe ?

En quelques mots, l’objectif de notre stage est de comprendre l’évolution de l’agriculture dans une région. Cette région, c’est un district. Et ce district, c’est celui du Sunsari dans le Sud-Est du Népal adjacent à la frontière indienne. Notre mission fait partie d’un projet de recherche sur 4 ans intitulé Terre-Eau, portant sur 7 zones dans différents pays du globe, dont le Népal. Son but est de comprendre les adaptions des acteurs du territoire face à des changements globaux (sur lesquels ils ont très peu d’emprise) tels que les politiques nationales, internationales, la croissance démographique, le changement climatique…

Dans le Sunsari, la population (à 66 % dépendante de l’agriculture) est en pleine augmentation. Les villes s’agrandissent, ce qui engendre une augmentation du prix des terres à l’achat et en location. De plus, le climat de cette gigantesque plaine – en pente douce vers le Gange, au Sud – est très sec, en dehors des 3 mois de mousson. Ceci limite la production agricole bien que des avancées considérables aient eu lieu en matière d’irrigation. Au moment où les marchés s’ouvrent et entraînent une grande compétition sur les prix agricoles avec l’Inde, les industries sont peu nombreuses en partie car l’électricité pose problème : l’ensemble du pays souffre de coupure de courant environ 14h par jour.

Au Népal règne aussi un grand désordre politique qui met des bâtons dans les roues aux programmes de développement long terme en tout genre. Face à cette instabilité, les jeunes hommes (20-30 ans) migrent pour trouver du travail au Qatar notamment où ils sont mieux payés (jusqu’à 400€/mois contre 50€ en pour un agriculteur de subsistance « classique ») que chez eux. La main d’œuvre disponible du pays en est très affectée. Aujourd’hui, le Népal est le 18ème pays le plus pauvre du monde, et le second en Asie. Et ce n’est certainement pas le tremblement de terre du 26 avril qui éclaircira le tableau…

Vous l’aurez compris : avec tous ces éléments, l’agriculture change, elle s’adapte. Notre étude fait un focus sur l’agriculture dite commerciale, c’est à dire une agriculture orientée pour la vente au marché relevant d’une réelle stratégie (au sens « calcul ») de l’agriculteur pour maximiser ses profits. En gros, c’est ce qu’il y a partout en France mais ici, c’est complètement nouveau ! La majorité des agriculteurs sont qualifiés « de subsistance », c’est à dire qu’ils produisent pour leur famille, « pour survivre » et vendent les excédents au marché quand la récolte est bonne. Ces deux formes sont donc foncièrement différentes. Finalement, le but de notre étude est de répondre à ces questions :

  • Comment définir l’agriculture commerciale (AC) dans le Sunsari alors même qu’elle s’inscrit non pas en opposition avec l’agriculture de subsistance (AS) traditionnelle, mais dans sa continuité, sa suite logique, et dans un contexte politique qui souhaite favoriser sondéveloppement ?

  • Comment l’agriculture commerciale évolue-t-elle dans le Sunsari au Népal ?

  • Spatialement, sur quels ensembles bio-physiques s’appuie-t-elle (sols, climats, forêts, bas-fonds) ? et sur quelles bases socio-économiques (castes, main d’oeuvre, capitaux, subventions, formations) ?

  • Quelles pratiques et stratégies agricoles, foncières, d’irrigation et de commercialisation – la caractérisent ? Et comment l’AC influence l’évolution de ces stratégies et pratiques dans la région ?

Vaste programme !

Pour ce, on réalise ce qu’on appelle dans le jargon de l’agronome un diagnostic agraire. C’est une méthode large qu’on nous a enseigné tout le long de nos années à l’Institut des Régions Chaudes. L’idée, c’est de faire un diagnostic (comme chez le médecin) d’un territoire pour bien le comprendre avant de se lancer dans l’action : nouveaux projets de développement, nouvelles politiques, nouvelles pratiques agricoles… De par sa nature pluridisciplinaire et modulable, cette méthode coïncide bien avec nos objectifs de recherche qui vont au delà d’un diagnostic agraire « classique ». Nous comptons approfondir les enquêtes avec une étude de marché et une étude socio-foncière pour répondre à toutes les questions listées ci dessus.

Mais revenons au diagnostic agraire. L’idée, c’est d’avoir une démarche de compréhension du général au particulier, du territoire à la parcelle. On mobilise différents outils (guides d’entretien, typologies, cartographie, statistiques) pour produire des résultats pas à pas, et comprendre. Concrètement, on a commencé notre boulot par 2-3 semaines d’entretien avec des « personnes-ressource » (chercheurs, fonctionnaires, salariés d’ONG) pour débroussailler un peu tout ça et prendre du recul sur notre sujet. On leur a posé les questions ci-dessus pour avoir leur point de vue et comprendre notamment les politiques agricoles népalaises. Ces entretiens, on les a fait à Katmandou et dans le Sunsari.

Quand on est arrivé dans notre zone d’étude, on a commencé une seconde étape qui consiste à arpenter le paysage (en moto, en bus, en vélo ou à pied) pour s’en imprégner et émettre nos premières interprétations de l’agriculture du coin. On regarde le sol, la pente, les canaux, mais aussi le couvert végétal, les cultures bien sûr, l’élevage, les usines, les routes, les villes… Et on crée des liens pour tenter de comprendre, à première vue.

Ces 2 phases vont continuer pour toute la durée du stage mais étaient fondamentales au début pour partir du bon pied.

Après ces 4 jours « d’approche sensible du paysage », comme on l’appelle à Montpellier, on a commencé à réaliser des enquêtes plus historiques auprès des vieux agriculteurs. On les appelle les têtes blanches, repérables de loin dans un champs ou sur un chaise devant une maison. L’idée est de comprendre l’évolution de l’agriculture de la zone, à mémoire d’humain. En allant chaque jour dans un coin différent du district, on se fait une idée de la diversité des types de fermes qu’il existe, et de la raison de leur existence ici aux vues des évolutions du territoire.P1130512Rencontre avec les têtes blanches d’Inaruwa

Après ces premières étapes indispensables, nous devrons nous focaliser sur deux zones d’étude dans lesquelles on passera 4 à 6 semaines. La première, c’est Olivia, notre maîtresse de stage, qui nous l’impose : le village de Gautampur, au Sud d’Inaruwa, où la majorité des habitants fait partie d’une caste spécialisée dans le maraîchage. Cette zone se situe au bout d’un canal, qui est le plus souvent à sec. Pour s’en sortir, les agriculteurs vont chercher l’eau en profondeur s’ils en ont les moyens. Pour la seconde zone, on a carte blanche pour choisir ce qui nous paraît le plus intéressant, on verra mais on compte bien se focaliser sur un village en bord de route, avec construction, pression foncière, agriculture adaptée à la proximité des centres urbains et des usines de transformation et/ou marchés (canne à sucre, jute, lait de vache, bananier).

Mais à tout ça, il faut bien sûr ajouter le travail avec Sanjay, notre traducteur. C’est vraiment pas simple de lui faire comprendre toutes nos exigences en matière de traduction, et c’est normal. On est très exigeant là dessus car la parole des gens, c’est notre matériaux principal. S’il interprète ce que les gens disent, nous allons ensuite interpréter ce qu’il nous dit et l’information initiale risque d’être biaisée. S’il ne nous traduit pas tout, on le remarque bien sûr et là ça nous énerve. Mais lui pense que ce n’est pas nécessaire alors que si !

On progresse. Avec passion !

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