Et la condition des femmes, alors ?

Trois mois au Népal et toujours rien sur la condition des femmes ? Il fallait bien un petit article sur le sujet ! D’abord, une petite anecdote écrite à chaud :

Au milieu de l’après-midi, le père de la famille, Ramesh, vient de m’appeler pour la première fois depuis un mois que nous vivons chez lui : « Mahïla ? ». Je viens le voir, surprise par cette première – il connaissait donc mon prénom ! – alors que je suis en train de travailler dans la chambre à côté. « Help rice » me dit-il avec un grand sourire, assis en tailleur par terre, en train de finir son assiette. Là, je comprends et j’obtempère, un peu sous le choc. Lalita étant en train de se laver, elle n’est pas disponible pour lui. Et quand un homme mange, la femme le ressert. Je peux bien comprendre que quand on est assis avec déjà un kilo de riz dans l’estomac, ce n’est pas facile de se lever. Mais quand la femme mange, elle se ressert elle-même, hein. J’ai donc resservi ce personnage de façon servile. Je pensais avoir fini, sauf que j’avais oublié les légumes, ce qu’il me fait comprendre rapidement, lui qui pourtant n’a jamais (vraiment, jamais) essayé de communiquer avec nous autrement qu’en louchant sur nos ordinateurs. Je lui rapporte une louche de légumes que je lui balance dans son assiette telle une mégère dans une cantine militaire, en baragouinant pour essayer de lui faire capter dans une langue qu’il ne comprend pas bien : « you know, in France, man, go alone ». Le type, il m’appelle pour être servi alors qu’il sait que je travaille dans une autre pièce et que je suis bien plus loin que lui de la cuisine. Je n’en reviens pas.

Mais pour mieux comprendre la vie quotidienne des femmes maïthalis (on ne peut pas encore généraliser aux femmes népalaises), prenons la vie de Lalita, la femme qui nous accueille dans sa maison, qui est donc la femme de ce cher Ramesh. C’est la cousine du père de notre traducteur Sanjay

Lalita Mehta est née dans le Morang, le district à l’est du Sunsari, au milieu de trois frères. Elle a eu une enfance heureuse dont elle est nostalgique, même si elle a arrêté l’école en classe 8, donc environ à 14 ans. A 16 ans, après avoir appris les rudiments nécessaires pour tenir une maison, ses parents lui ont arrangé un mariage avec le fils d’une bonne famille Mehta de Gautampur, village dans lequel ils ont encore des liens. En gros, Lalita retourne dans le village où sa mère a grandi, en faisant le chemin inverse. Elle tombe enceinte à 17 ans de son premier fils, Satyom, suivi par un autre deux ans après, Dipen (diminutif de Dipendra, ancien roi du Népal). Elle vit dans la maison de ses beaux-parents avec son mari et le frère de son mari, Umesh, qui est aussi marié et a deux enfants. Joli tableau. Malheureusement, une fois mariée, la femme perd quelques libertés. Déjà, elle doit porter le sari, qui permet de couvrir rapidement ses cheveux, notamment si son beau-père arrive. Elle doit un respect sans faille à son beau-père et au frère aîné de son mari. Si elle touche l’un des deux par inadvertance, ils doivent aller se laver au plus vite. Elle n’a pas le droit de manger si son beau-père est dans les parages, et elle doit servir pendant les repas. Tout cela n’est pas thérorique : un midi que je mangeais avec elle, elle a entendu Sibnarayan, son beau-père, arriver. Elle s’est alors levée en trombe, a remis son voile sur ses cheveux et s’est à moitié cachée dans l’encablure d’une porte pour ne pas qu’il la voie. Incroyable.

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Lalita en train de cuisiner des « rotis », galettes de blé, sur son foyer en terre.

Lalita ne se plaît pas dans son village, s’y considère toujours comme une étrangère, une femme du Morang, alors même qu’elle vit à Gautampur depuis 10 ans. Elle est consciente que les traditions mettent plus de pression sur les femmes à Gautampur que là où elle est née, mais elle les suit sans broncher. Sa vie se résume à faire la cuisine, s’occuper de son fils Dipen et aller désherber/planter au champ. La cuisine met du temps, ça occupe une bonne partie de ses journées. Son rôle est de s’assurer que ceux qu’elle nourrit le sont suffisamment. Elle nous met souvent la pression pour qu’on finisse nos assiettes 10 fois trop pleines, pour qu’on mange bien, de tout… En outre, elle ne sort que très peu de la maison, parfois pour aller à une formation proposée pour les femmes du village sur la nutrition infantile ou aller chez la couturière à deux pas. Mais les femmes ne sortent pas juste pour flâner, au contraire des hommes que l’on croise toujours un peu partout en train de discuter et boire des thés, dans leur habituelle tenue faite pour l’essentiel d’un torchon multi-usage enroulé par dessus leur caleçon, torse-nu ou avec un petit débardeur, parce qu’il fait chaud. Pijama party toute la journée !

La femme, elle, doit toujours être prête à accueillir des gens et leur servir un thé ou à manger, avec son sari bien ajusté. Attention, si elle sort, il faut bien se couvrir les cheveux, voire même le visage si on croise quelqu’un que l’on doit respecter plus qu’un autre, comme un beau père ou un beau-frère.

En plus, les événements tels les mariages sont peu rassembleurs. La première fois qu’on nous a invités à un mariage, nous nous demandions pourquoi Lalita ne venait pas. Arrivés là-bas, je me rends compte que je suis la seule fille, youhou ! En fait les femmes ne sont pas invitées. Quelle chance d’être une étrangère… On nous installe autour de tables en plastiques louées pour l’occasion, on nous met une assiette en carton dessus et des jeunes garçons viennent nous servir à la louche un mix de plats en vrac. C’est bon, on finit de manger, on se rince les mains, et on rentre, comme la plupart des hommes présents. En fait, un mariage, c’est une pseudo-fête comme ça chez la famille de la future mariée. On invite tous les hommes du village pour qu’ils se remplissent la panse (pas les femmes, ça vaut pas le coup et ça coûterait trop cher). Ensuite une bonne partie de la nuit, des hommes et surtout des femmes de la famille chantent des choses absolument immondes dans un micro mal réglé pour partager leur joie avec tout le village, tandis que la mariée est habillée, maquillée et préparée. A minuit, la famille de l’homme arrive dans un bus pour enlever la mariée, et une autre fête commence dans le village de l’homme. Pour la convivialité et le partage, on repassera. On est déçu, il faut bien l’avouer. Et en plus on n’a même pas vu la fiancée ! On a été invités pour qu’ils puissent dire « il y avait des étrangers à ce mariage ». Super.

Bref, tout ça pour dire qu’encore une fois, la place de la femme, c’est à la maison, si possible pas loin du feu avec une casserole dessus. Cela explique qu’après 10 ans de vie à Gautampur, Lalita ne se sente toujours pas chez elle.

Pour ajouter à son malheur, son premier fils vit dans le Morang chez ses grand-parents, pour avoir accès à une meilleure éducation. Résultat, la pauvre maman qui ne fait quasiment rien chez elle ne va le voir que très rarement, alors que c’est à une heure et demi de moto à tout casser. Il y a vraiment des choses qui nous échappent : la dernière fois, Ramesh, le mari de Lalita, est allé voir leur fils pendant 4 jours, tout seul. Lalita est restée alors qu’aucune raison pratique ne l’y obligeait ! On n’était pas là, et il suffisait qu’elle confie son second fils à ses grand-parents pour aller voir son aîné qu’elle n’a pas vu depuis des mois et dont elle parle souvent. Bref, que de tristesse pour rien.

Le côté positif, c’est que les femmes ont quand même le droit à la parole : lors des discussions, elles ne sont pas passives, elles sont écoutées. C’est déjà pas mal. Il n’y a pas de machisme dans les rues ni de harcèlement libidineux. Les femmes ont juste un rôle prédéfini, et mènent des vie avec peu de perspectives de changement, un peu fades en somme.

On peut espérer que le fait qu’une grande partie des hommes népalais partent à l’étranger travailler (Malaisie et pays du Golfe surtout) redonne des responsabilités aux femmes et les poussent à entreprendre pour développer ce pays que leurs maris ont quitté momentanément.

Et les mariages arrangés, qu’est-ce que ça donne ?

Au premier abord, on se dit « mariage arrangé » = « mariage forcé » = « extrême domination masculine »… En fait, c’est avant tout un moyen de faire perdurer des traditions dans un cadre bien défini : on se marie au sein d’une même caste, les familles se mettent d’accord autour d’une dote reçue par la famille de l’homme, sous forme d’argent ou de bétail, mais surtout de plus en plus sous forme de portables, télés, électro-ménager… Pour les concernés, c’est un moyen sûr de fonder une famille stable, et de façon pas trop stressante. Chez nous, il faut se débrouiller seul pour trouver quelqu’un, et on a la pression pour être casé avant un certain âge ; ici, toute la famille est mise à contribution pour trouver un partenaire le plus tôt possible. Pas d’incertitude, pas de stress. Et l’amour dans tout ça ? « Il vient après, normalement » nous répond-on. Ils s’y font quoi. Ce n’est pas la passion mais l’attachement vient. On les croit : la vieille voisine fripée et sans dents qui essaye toujours de communiquer avec nous pleure encore son mari décédé il y a quelques mois.

Ce qui est quand même amusant, c’est de voir que les histoires amoureuses mouvementées sont la principale source d’inspiration des chanteurs et des réalisateurs népalais et indiens. Les jeunes se rebellent parfois contre la tradition, avec apparemment une augmentation des « love mariages », où le jeune homme enlève la jeune fille afin de faire pression sur leurs deux familles. Mais pour nos deux traducteurs, éduqués et connectés, le mariage viendra quand leur famille aura trouvé « quelqu’une » de leur caste pour eux.

P1140627Lalita m’a fait porter le sari et le voile de la mariée pour nous organiser un faux mariage népalais : on a joué le jeu pour lui faire plaisir. Finalement on ne saura jamais su si elle a deviné qu’on n’était pas vraiment mariés (argument utilisé pour avoir la paix dans le village)

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